Marché, concurrence et régulation

« La concurrence n’est pas qu’une plage »(1)

La loi Macron promulguée le 7 août 2014 au journal officiel libéralise le transport par autocar sur l’ensemble de l’hexagone et met ainsi fin au monopole détenu par la SNCF sur les lignes nationales de transport collectif de personnes. S’il reste encore à évaluer les conséquences de cette loi, notamment sur le plan social, cette ouverture du marché s’est accompagnée d’effets positifs :

  • développement de nouvelles lignes desservies
  • des prix plus attractifs que le train
  • des innovations technologiques sur les lignes améliorant la qualité du service (wifi, écran,…)
  • des créations d’emplois directs (2000 à 3000 emplois étaient prévus pour l’année 2016).

Les pouvoirs publics peuvent intervenir dans l’économie pour améliorer le fonctionnement des marchés lorsque la concurrence est imparfaite (monopole, oligopole, entente, barrièresà l’entrée, …) ou en présence de défaillances du marché (services collectifs, externalités,…).

L’Etat peut ainsi chercher à favoriser les activités à l’origine d’externalités positives. En effet certaines activités ont des effets externes positifs entraînant une amélioration du bien-être d’autres agents économiques non prises en compte par le marché. C’est par exemple l’enjeu du label « jeune entreprise innovante » créé en 2004 visant à favoriser l’émergence de PME engagée dans la Recherche et le Développement. A travers des exonérations d’impôt équivalentes à des aides d’environ 35000 euros/an en moyenne, près de 6000 entreprises entre 2004 et 2013 ont bénéficié, sur une durée moyenne de 5 ans, de ce dispositif. L’intérêt du label est de soutenir des entreprises dont l’activité permet le développement d’innovations (de technologies, de procédés, de produits,..) qui pourront être exploitables par l’ensemble de la société.

De la même manière, l’Etat peut chercher à lutter contre les externalités négatives, conséquences d’activités économiques réduisant le bien-être d’autres agents économiques non prise en compte par le marché.

Les normes environnementales sont un des outils à la disposition des pouvoirs publics pour corriger les effets des externalités négatives. La pollution des véhicules est particulèrement coûteuse entraînant pour la société des coûts sociaux (dépenses de santé, lutte contre la pollution…) plus élevés que les coûts privés supportés par les constructeurs. Ces normes environnementales imposent aux constructeurs des coûts plus élevés mais dans le même temps, elle les incite à innover pour s’adapter à la norme. Les entreprises doivent chercher à évoluer vers de nouvelles technologies (Hybride, …) afin notamment de pouvoir bénéficier à l’avenir d’un avantage concurrentiel. Cependant, certaines entreprises sont tentés de contourner la réglementation.

L’entreprise Volswagen par exemple est accusée de concurrence irrégulière en ne respectant pas les normes environnementales. En contournant la réglementation, Volswagen biaise la concurrence, vendant des voitures a un prix plus élevé et de qualité moindre à des consommateurs qui auraient peut-être reportés leurs choix sur d’autres véhicules. Le rôle de l’Etat est alors de surveiller que les conditions d’une concurrence régulière entre les entreprises sur le marché soient respectées.

L’Etat peut ainsi chercher à réguler le fonctionnement des marchés afin que ces derniers fonctionnent efficacement. Le rapport d’information de M. Bruno Retailleau intitulé « Dix ans après la régulation à l’ère numérique » présente ainsi deux formes de régulation de l’Etat sur les marchés :

  • la régulation ex-ante (ou sectorielle) consiste à ouvrir un secteur à la concurrence, en mettant fin à un monopole historique, comme ce fut le cas par exemple, pour le marché des télécommunications.

  • La régulation ex-post vise à surveiller et sanctionner les pratiques faussant la concurrence (entente, abus de position dominante,…). C’est le rôle en France du Conseil de la concurrence.

L’objectif de la régulation est de corriger les imperfections des marchés, et de prévenir ainsi les stratégies des entreprises qui cherchent à bénéficier d’un pouvoir de marché, au détriment du bien-être collectif.

Le régulateur surveille les marchés afin de réduire le pouvoir de marché des entreprises qui cherchent à sortir de la concurrence. François Levêque, économiste à l’Ecole des Mines (ParisTech), analyse les marchés, la concurrence et les différentes stratégies des entreprises. On peut, en s’appuyant sur les différents exemples qu’il utilise, illustrer différentes situations de concurrence imparfaite.

Le marché des lunettes est par exemple exposé aux risques d’ententes ou d’abus de positions dominantes. C’est un marché fortement concentré (oligopole) caractérisé par une forte différenciation des produits. Derrière la grande variétés de produits, on retrouve deux entreprises géantes : Luxottica et Essilor.

Luxottica (RayBan, Oakley, Persol,…) représente la motié du marché américain, et 1/10eme du marché mondial. Essilor représente les ¾ des parts de marché en France, et 41% du marché mondial. Ainsi, si les lunettes restent particulièrement chères aujourd’hui, c’est parce que l’industrie du verre et des montures reste très concentrée, tout en vendant des produits très différenciés. En France le prix est plus élevée qu’ailleurs, car la demande, boostée par les mutuelles, est élevée et que la concurrence est très faible. Face à cette situation, qui ne devrait pas s’arranger avec la fusion d’Essilor et Luxottica, l’Etat a décidé d’ouvrir le marché à la concurrence en ligne (pour faire baisser les prix) et surveille de près le secteur via l’autorité de la concurrence et la création par le Ministère de la santé d’un Observatoire sur le prix des lunettes.

Pour les économistes, la concurrence est notamment favorable pour les consommateurs, leurs permettant de bénéficier d’une offre plus importante, de services de qualité et de prix inférieurs. Suite au développement de Uber par exemple aux Etats-Unis, le surplus des consommateurs, c’est à dire le « bien-être » des passagers transportés par Uber, serait estimé à près de 7 milliards de dollars. Pour François Leveque (économiste, Ecole des Mines) ce surplus est permis notamment par l’exploitation d’un système innovant de tarification collant ainsi quasi-instantanément aux évolutions des conditions de l’offre et de la demande, gérant ainsi efficacement les pénuries. Ce mode de fonctionnement, facilité par les nouvelles technologies, laissent entrevoir probablement ce que sera la concurrence de demain…

Pour conclure, alors que souvent le débat public a tendance à opposer le marché et l’Etat, l’Etat et le marché apparaissent complémentaires. C’est ce qui amène Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, dans son ouvrage Economie du bien commun (2016), à affirmer que « le bon fonctionnement du marché dépend du bon fonctionnement de l’Etat ».

Pour aller plus loin, d’autres exemples sur la page de François Levêque : « La concurrence ni Dieu ni Diable » :https://theconversation.com/columns/francois-leveque-196391

Transport maritime par Cargo :

Le transport maritime par Cargo est un marché où la concurrence porte principalement sur les prix. Dans l’optique de réduire les coûts, les portes conteneurs ont vu leur taille multipliée par deux. Afin de pouvoir atteindre leur taille optimale, et exploiter les économies d’échelle, ce secteur bénéficie de subventions publiques importantes. C’est ainsi un secteur d’activité particulièrement concentré où il existe de nombreuses alliances entre les armateurs. CMA-CGM (Marseille) a racheté récemment NOL (Singapour), COSCO et CSCL, les deux grandes compagnies chinoises ont fusionné. Ce marché est particulièrement exposé au risque de cartel, que l’économiste américain Stigler comparait à un « inceste industriel ». Un cartel amène les entreprises qui s’organisent entre-elles à fonctionner comme dans une situation de monopole, leur permettant de définir les prix et les quantités librement au détriment des consommateurs. Cependant, la littérature économique montre qu’il peut exister de « bons cartels » permettant d’éviter la concurrence destructrice. Il s’agit là du cas particulier d’activités concernant des produits périssables et nécessitant des investissements indivisibles (ex : apologie des deux taxis). Ainsi, les coalitions et les conférences sont à analyser au cas par cas. Les travaux de Lester, par exemple, invitent à ne pas rejeter la pertinence d’ententes entre armateurs. Pour autant François Levêque, conclut cet article en mettant en garde contre les méfaits des cartels citant au passage Adam Smith (Richesse des nations, 1776) : « Lorsque des professionnels de la même industrie se rencontrent leur conversation se termine par une conspiration contre le public ».

Le Tabac :

Pour François Levêque, le tabac est « une industrie qui tue aussi la concurrence ». C’est un marché particulirèment intéressant car malgré la lutte ouverte contre le tabac, les cigarettiers continuent de dégager des profits importants. Alors que le nombre de fumeurs stagne dans le monde, le montant des ventes mondiales a été multiplié par deux, traduisant une augmentation du prix des cigarettes et des profits des cigarettiers. La hausse du prix est très largement liée à la hausse des taxes sur le tabac. En France, par exemple, les taxes sur le tabac s’élèvent à environ 65% du prix du paquet.

Ces taxes se jusitifient aux noms des externalités négatives liées à la consommation de tabac, qui entraînent notamment des dépenses de santé importantes supportées par la collectivité. (pour les économistes, le prix du paquet qui permettrait de couvrir l’ensemble de ces coûts s’élèverait en réalité à près de 13 euros).

Cependant, l’augmentation du prix est également liée à l’augmentation du prix fixé par les cigarettiers. Il s’agit d’un marché où la demande est inélastique (les consommateurs sont peu sensibles aux variations de prix, du fait de leur dépendance à la nicotine) et les produits sont différenciés, plaçant les cigarettiers en situation de concurrence monopolistique. Ainsi, la concurrence ne porte pas sur les prix entre les cigarettiers. En France, le Conseil national contre le tabagisme a déposé une plainte contre les cigarettierspour entente.

La faible concurrence est la conséquence de barrières à l’entrée très élevée. L’image « négative » du secteur, et la luttre contre le tabagisme n’incite pas à rentrer sur ce marché. Il n’y a par exemple pas de nouvelles marques depuis 50 ans.

Cette configuration de marché (faible concurrence, élasticité de la demande faible) permet aux cigarettiers de disposer d’un fort pouvoir de marché (ou de monopole) qui leur permet de répercuter sur les prix du détail du paquet, et donc sur les consommateurs, des hausses parfois plus élevées que les augmentations de taxe.

(1): La plage de la concurrence est située dans le centre ville de La Rochelle et porte ce nom car elle faisait concurrence dans les années 1930, aux plages privées des villas, et à la plage du Casino réservée aux bourgeois, pour permettre aux classes populaires de bénéficier des plaisirs balnéaires, suite au front populaire, et à l’instauration en 1936 des congés payés.

 VL

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s