Entretien avec S. Dejean sur les enjeux du numérique

Le 7 décembre 2018, les élèves du lycée Jean Dautet ont eu l’opportunité d’assister à une conférence de Sylvain Dejean , maître de conférences à l’Université de La Rochelle, sur le thème de l’économie numérique. Julien Dubois, élève de TES4 du lycée, a proposé une synthèse de cette intervention dans un autre billet à lire sur ce blog et a eu l’occasion de prolonger la réflexion sur ce thème en posant directement ses questions à l’économiste, qui a pris le temps de donner quelques réponses à Julien et a accepté qu’on les publie sur le blog.  Merci Sylvain et bravo à Julien pour la  qualité de ses questions sur la régulation des GAFA, les crypto-monnaies ou la cybersécurité !

L’UE a, à plusieurs reprises témoigné d’une volonté de réguler les GAFA, dispose-t-elle d’outils pour le faire ? De plus, la sortie du Royaume Uni ne risque-t-elle pas d’endommager la crédibilité et les moyens de pression à sa disposition ?

Oui, elle dispose sans conteste des outils pour le faire, le principal est l’arsenal juridique du droit de la concurrence qui sanctionne principalement les abus de position dominante et les pratiques anticoncurrentielles comme les ententes (cartel) ou les demandes abusives d’exclusivité. Depuis 2000 l’essentiel des condamnations concernent les entreprises des nouvelles technologies (Google, Intel, Apple) et de nombreuses enquêtes sont en cours pour déterminer, par exemple, dans quelle mesure un moteur de recherche comme celui de Google favorise ses propres services dans les réponses aux requêtes des internautes.

Récemment la Règlementation Générale sur les Données Personnelles (RGPD) a doté les pays européens de nouvelles règles pour s’assurer que les plateformes qui récoltent massivement des informations à caractères personnels le font dans le respect des droits des consommateurs et des usagers. Les premières sanctions par les régulateurs nationaux n’ont pas tardé et là encore c’est Google qui en a fait les frais. On peut encore mentionner la récente réforme européenne du droit d’auteur qui contraint encore les GAFA dans leur relation avec les éditeurs de contenu.

Quant au Brexit ça ne me semble pas une menace, les GAFA pourront toujours être sanctionnés lorsqu’ils contreviennent aux règles des états européens dans lesquels leur service est proposé. Pour reparler de la RGPD qui est une règlementation pionnière en matière de données personnelles il se pourrait même qu’elle inspire rapidement d’autres états, renforçant ainsi la crédibilité européenne en matière de régulation du monde numérique.

Les crypto-monnaies sont elles à prendre au sérieux ? Les États ont-ils intérêt à les réguler ? Quelles opportunités peuvent-elles nous apporter ?

Qu’est-ce qu’une monnaie sérieuse ? Les étudiants en économie savent bien que la valeur et la crédibilité d’une monnaie reposent exclusivement sur la confiance que ses utilisateurs lui accordent. S’agissant des crypto-monnaies, la confiance qu’elles inspirent me semble très relative. Qui accepterait aujourd’hui d’échanger son salaire en euro contre l’équivalent en Bitcoin ? Pas moi et pas après avoir consulté les évolutions récentes de son cours et de toute façon que dirait mon boulanger ou mon épicier si je voulais payer ma baguette ou mes courses en Bitcoin ou en Ethereum ? Je force un peu le trait mais il ne faut, selon moi, pas être aveuglé par les envolées passées du cours de certaines crypto-monnaies, les personnes qui en ont acheté l’ont principalement fait pour les revendre plus chères et une monnaie qui ne sert que d’actif spéculatif n’est pas d’un grand intérêt pour l’économie. Donc oui il faut réguler ce secteur comme tous les secteurs qui produisent des actifs dont le prix est décorrélée de sa valeur d’usage. Ce qui me semble le plus intéressant dans les crypto-monnaies c’est la technologie qui permet son fonctionnement et que l’on nomme blockchain. Traditionnellement pour garantir l’authenticité d’une transaction financière, vous faites confiance à la banque qui détient votre argent et vous fournit le moyen de paiement mais pour une crypto-monnaie pas d’institution centrale et c’est là la nouveauté. Comme mon collègue Godefroy a essayé de l’expliquer dans ce billet, la blockchain permet de distribuer la confiance. Par un jeu mathématique complexe la validation d’une transaction ne repose plus sur un acteur central mais sur un réseau d’ordinateur qui valide collectivement ces transactions, en théorie les opérations deviennent quasiment infalsifiables. Cette technologie pourrait, bien au-delà des crypto-monnaies, s’imposer dans tous les secteurs où l’authentification repose sur des tiers de confiance. Un diplôme, un contrat, une transaction immobilière ou encore un testament, imaginons que demain un algorithme garantisse leur authenticité en lieu et place d’une administration universitaire, d’un huissier ou d’un notaire, voilà qui invite effectivement à réfléchir.

Les terres rares sont essentielles dans le procédé de fabrication des outils informatiques, quelles conséquences une baisse de disponibilité de ces éléments entraînerait-elle ? La Chine essaie de mettre en place un monopole sur ces ressources qui deviendront sans doute stratégiques par la suite, devrions nous être inquiets de cette perspective ? Quelles conséquences économiques en découleraient ?

Bon désolé là, je ne connais pas assez le sujet pour répondre…mais la question est pertinente et m’incite à aller prochainement chercher des infos sur ce sujet.

Le domaine de la cybersécurité en ce qui concerne la défense semble être pris au sérieux par les grandes puissances. L’armée française a-t-elle suffisamment pris en considération ces problématiques ? Quelles mesures ont été implémenté ?

Je ne suis pas spécialiste en cybersécurité, mais ce qui est certain c’est que l’on est en train de découvrir le pouvoir de nuisance de certains groupes de hackers ainsi que les capacités offertes par le numérique en matière d’intelligence économique. On peut donner quelques exemples, tout d’abord le virus NotPetya qui a infecté en 2017 de très nombreuses entreprises et dont les dommages ont occasionné des pertes de plusieurs centaines de millions de dollars. Encore plus récemment, les réticences de nombreux états de s’équiper des infrastructures 5G du fabricant chinois Huawei par crainte que ce dernier ne les utilise à des fins d’espionnage et si l’on remonte un peu en arrière l’affaire Snowden et la prise de conscience mondiale de la capacité des Etats-unis à surveiller les télécommunications du monde entier. Que peut-on faire ? Là encore la réponse pourrait être européenne, imposer des normes en matière de sécurité informatique pour ceux qui vendent des services et des équipements connectés, passe par l’établissement de nouvelles règlementations mais aussi par des démarches de sensibilisation auprès des acteurs (entreprises et particuliers par exemple sont encore peu sensibles aux bonnes pratiques en matière de cybersécurité). Les hackers et les pirates se nourrissant souvent des failles de sécurité et du manque de vigilance de certains usagers.

En complément:

le blog de Sylvain Dejean: blogeconum.fr

un documentaire: Internet ou la révolution du partage (arte, 2019)

une bibliographie sur le numérique

 

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